vendredi 12 septembre 2008

L'ANTISEMITISME MUSULMAN (4)

L’antisémitisme musulman : un danger très actuel
57
la Shoah ; ou bien, ils ont appelé à mettre l’accent sur le « terrorisme », la
« cruauté » et les « massacres » sionistes contre les Palestiniens sans
défense ; ou encore ils se contentent de déclarer que toute référence aux
victimes juives de la Shoah doit être minimisée, sinon exclue 1.
Selon l’intellectuel palestinien Abdallah Horani, Israël et les sionistes
ne devraient guère recevoir d’assistance de la part des Palestiniens pour
propager leurs « mensonges » et leur « fausse histoire » de la Shoah.


D’après lui, la mention même de ce sujet fait partie d’un complot américano-
israélien visant à effacer la mémoire nationale palestinienne en
faveur de la « culture de paix » mondiale et à préparer le terrain à l’invasion
idéologico-culturelle de la Palestine par l’Occident 2. Le chef du Djihad
islamique palestinien à Gaza, le cheikh Nafez Azzam, s’est montré plus
concis et plus catégorique : « Souhaiter enseigner la Shoah dans les écoles
palestiniennes contredit l’ordre de l’univers 3. »
L’« entité sioniste » : le refus d’accepter l’existence d’Israël
Une caractéristique essentielle de l’antisémitisme antisioniste arabe
était et demeure le refus catégorique d’accepter le droit d’Israël à l’existence
ainsi que sa légitimité morale. Cet élément fondamental a été aggravé
par une éducation acharnée à la haine d’Israël et des Juifs. Dans cette
propagande, Israël est le bouc émissaire de l’éternelle incapacité des
Arabes à réaliser une unité politique, un développement économique ou
d’autres objectifs nationaux. La frustration suscitée par l’échec de leur
modernisation a conduit à un déplacement de leur fureur en direction des
Juifs et de l’État juif vu comme un « agent de l’impérialisme occidental, de
la mondialisation, et comme une culture moderniste envahissant la
région ». Mais certains dirigeants arabes comme Saddam Hussein sont
allés beaucoup plus loin aussi bien en rhétorique qu’en actes. Ils ont décrit
« l’entité sioniste » non seulement comme un « implant » étranger et artificiel,
mais comme une « pieuvre » aux multiples tentacules, un « cancer
1. Al-Risala, 13 avril 2000. Sisalem a, par le passé, nié l’existence des chambres à gaz. Il
affirmait qu’après la Shoah, les sionistes « extorquaient » de l’argent aux nations européennes.
En outre, à Stockholm, en janvier 2000, les Juifs avaient exercé des pressions sur
de nombreux gouvernements pour introduire l’Holocauste dans les programmes scolaires.
Cette décision, selon lui, visait à étouffer les répugnants crimes commis par les sionistes en
Palestine.
2. Al-Istiqlal, 20 avril 2000.
3. Ibid.
58 Revue d’histoire de la Shoah
mortel » ou un « virus du sida » qui doit être totalement éradiqué 1. Au
cours de l’année 2002, de telles déclarations appelant à la disparition
d’Israël ont été émises à plusieurs reprises tant par des nationalistes laïques
panarabes du parti Baas alors au pouvoir en Irak que par des ayatollahs en
Iran. Pour Saddam Hussein, non moins que pour les intégristes musulmans,
« la Palestine est arabe et doit être libérée du fleuve à la mer, et tous les
sionistes qui ont émigré en terre de Palestine doivent partir 2 ».
Cette rhétorique nationaliste exclusiviste, si viscérale dans les caricatures
arabes, encore avivée par un portrait complètement déshumanisé des
Israéliens, est sous-tendue par un antisémitisme implicite aussi bien
qu’explicite. Les Israéliens sont qualifiés d’assassins, de criminels, de
racaille, de lie de la terre. Ils ne sont qu’un rassemblement de Juifs nomades
sans racines ayant illégalement dérobé un pays qui n’était pas le leur afin de
créer un État « nazifié » inspiré par des rêves de domination mondiale,
comme l’exposent les Protocoles. Cet État « artificiel » et malfaisant qui
exploite la religion judaïque « impérialiste » et sa notion de « peuple élu »
pour s’emparer sans cesse d’autres terres arabes, est comparable à un cancer
qui se généralise et doit être extirpé par une opération chirurgicale 3.
L’antisémitisme arabe et musulman a toujours revêtu un aspect politique
induit par l’intensité du conflit arabo-israélien. Mais l’aspect territorial
palestinien ne doit pas dissimuler le fait que l’antisémitisme possède sa
propre dynamique 4. Par-delà la conjoncture politique, la propagande
1. Pour une sélection de déclarations de Saddam Hussein sur Israël les dernières années
de sa présidence, voir Ehrlich, Incitement and Propaganda, op. cit., p. 31-32. Le 22 février
2001, à la télévision irakienne, il mentionnait « l’abominable entité sioniste » ; le 27 mars
2001, il appela à une mobilisation générale « pour libérer la Palestine », ajoutant que « les
Juifs devraient aller en enfer » ; le 28 mai 2001, sur Radio Bagdad, il qualifia le conflit
sionisto-arabe de guerre décisive ; soit la nation arabe vivra en paix (ce qui suppose la disparition
d’Israël), soit les sionistes s’étendront aux dépens des Arabes. Le 28 août 2001, Radio
Bagdad appela la nation islamique arabe à se soulever pour « expulser les fils des singes et
des porcs parmi les sionistes du pays conquis [la Palestine] ».
2. Saddam Hussein à la télévision irakienne, s’adressant à la délégation algérienne, le 30
mai 2001, ibid., p. 32.
3. Ce thème est particulièrement prégnant dans la propagande syrienne, irakienne et
iranienne, mais on trouve des expressions similaires dans d’autres pays arabes « modérés »
comme l’Arabie Saoudite, la Jordanie et l’Égypte.
4. Y. Harkabi a régulièrement affirmé que l’antisémitisme arabe était « le résultat de
circonstances politiques », non pas « une cause du conflit, mais son résultat ». Voir son
« Contemporary Arab Anti-Semitism: Its Causes and Roots », in Helen Fein, Current
Research on Antisemitism: The Persisting Question: Sociological Perspectives and Social
Contexts of Modern Antisemitism, Berlin/New York: Walter de Gruyter, 1987, p. 420. Je me
permets d’être en désaccord avec Harkabi sur ce point.
L’antisémitisme musulman : un danger très actuel 59
gouvernementale, le conflit territorial avec Israël et l’utilisation instrumentale
des stéréotypes et symboles antijuifs importés de l’Occident, il existe
une structure spécifique, propre à l’idéologie antisémite arabo-musulmane.
Nous avons examiné quelques sources propres à ce courant de pensée
antijuif des débuts de l’islam et les conséquences du statut humiliant du
dhimmi sous la domination musulmane. Ont également été abordées la
diffusion de l’accusation de crime rituel et d’autres stéréotypes antijuifs
parmi les Arabes chrétiens au XIXe siècle, et leur adoption par les musulmans
au cours des cent dernières années 1. Le nationalisme arabe moderne,
lui aussi, a élaboré une idéologie de l’« arabisme » (al-uruba) peu favorable
à la présence juive au Moyen-Orient. Il a facilité l’émergence d’un
mode de pensée globalement stéréotypé par lequel tous les « gens de
l’extérieur » (notamment les Juifs) sont considérés comme des
« étrangers » et des ennemis. Dans l’Égypte de Nasser dans les années
1950, comme dans les mouvements baasistes de Syrie et d’Irak, on voyait
déjà à quel point il était facile de greffer un antisémitisme « nazifié » sur la
conception panarabe d’une puissante nation arabophone et homogène. Le
ressentiment historique à l’égard du colonialisme et de l’impérialisme
occidentaux, ainsi que l’amertume suscitée par des défaites à répétition
face aux Juifs israéliens, ont considérablement envenimé ce mode de
pensée. Les théories du complot postulant l’existence d’un « sionisme
international » (conceptuellement confondu avec le « judaïsme mondial »)
arc-bouté dans une éternelle hostilité à la nation arabe se sont répandues
parmi les nationalistes arabes comme dans les milieux intégristes 2.
Dès avant 1967, les nationalistes laïques panarabes considéraient l’existence
et le renforcement d’Israël comme un « défi de civilisation », un
symptôme pathologique de la faiblesse des Arabes et de leur sous-développement.
Ce qui était particulièrement incompréhensible, c’était que les
dhimmis juifs auparavant désarmés et sans défense avaient réussi à créer un
État juif indépendant capable de vaincre plusieurs armées arabes sur le
champ de bataille. La fureur particulière de l’antisémitisme arabomusulman
s’explique peut-être mieux comme tentative de détourner les
traumatismes inexplicables infligés à la psyché arabe par le savoir-faire
technologique et militaire israélien.
1. Voir Sylvia Haim, « Arab Antisemitic Literature », Jewish Social Studies n° 4, 1956,
p. 307-309. Des traductions en arabe de la littérature antisémite française, établies par des
Arabes chrétiens, ont puissamment contribué à transmettre les stéréotypes antijuifs issus de
la culture chrétienne européenne.
2. Bodansky, Islamic Anti-Semitism, op. cit., p. 41-50.
60 Revue d’histoire de la Shoah
La guerre des Six-Jours a considérablement intensifié la diabolisation du
sionisme et des Juifs, en particulier parmi les intégristes musulmans. La perte
d’un territoire islamique en 1967 et la conquête de la ville sainte de Jérusalem
par les Israéliens ont suscité un profond sentiment d’humiliation ; ce n’est pas
un hasard si les intégristes posèrent dès lors le conflit en termes de lutte entre
l’islam et les Juifs – un affrontement de cultures, de civilisations et de religions
1. La victoire juive est devenue pour eux un symptôme du malaise et de
la dégradation de l’islam, de son incapacité à recouvrer les sources religieuses
de sa gloire passée et à relever les défis posés par une modernité occidentale
« décadente » quoique se prétendant puissante. Un rejet radical de tout ce qui
est occidental et la croyance que seul l’islam est la solution (Islam huwa alhad)
se conjuguent donc à une nouvelle vision du danger juif et d’Israël
considéré comme l’ennemi numéro un et comme une menace existentielle.
Cette crainte existentielle, présente dans une large part de l’antisémitisme
islamique et arabe, rappelle le paradigme nazi de la haine du Juif et
le fait apparaître comme particulièrement dynamique, explosif, voire génocidaire
dans ses implications. Israël et les Juifs ne sont pas seulement
perçus comme une menace militaire, politique et économique pesant sur
les Arabes et l’islam ; ils représentent également un symbole de toutes les
phobies provoquées par le laïcisme et les « poisons » de la culture
occidentale : pornographie, sida, prostitution, musique rock, Hollywood,
consommation de masse, criminalité, drogue et alcoolisme 2.
L’une des caractéristiques les plus manifestes de l’antisémitisme araboislamique
est la quasi-immutabilité de ses stéréotypes. Les Juifs sont constamment
dénigrés comme des créatures irrémédiablement malfaisantes,
corrompues, immorales, intrigantes, fourbes et avides, ou bien ils sont calomniés
comme des êtres racistes, colonialistes, des « vampires » fascistes suçant
le sang des Arabes. Il y a exactement vingt ans, un important intellectuel
égyptien, Lufti abd al-’Adhim, évoquait les Juifs et le conflit israélo-arabe
exactement dans les mêmes termes antisémites si communs aujourd’hui :
Car les Juifs sont des Juifs ; ils n’ont pas changé depuis des milliers
d’années : ils incarnent la trahison, l’avarice, la supercherie et le mépris
des valeurs humaines. Ils dévoreraient la chair d’une personne vivante et
boiraient son sang pour pouvoir lui voler son bien 3.
1. Robert S. Wistrich, « The Anti-Semitic Ideology », in Zilbershats, Rising Tide, p. 70.
2. Ibid., p. 20-21.
3. Lutfi abd al-’Adhim, « Arabs and Jews: Who Will Annihilate Whom ? » Al-Ahram al-
Iqtisadi, 27 septembre 1982. Voir le long extrait cité par Raphael Israeli dans sa brochure
Arab and Islamic Antisemitism, op. cit., p. 14-15.
L’antisémitisme musulman : un danger très actuel 61
Dans ce même article, il est affirmé que les Juifs mènent une « guerre
totale d’extermination […] contre la nation arabe ». Pour Abd al-’Adhim,
il était évident qu’il n’existait « aucune différence entre les bandes de saboteurs
dirigeant Israël et les lobbies juifs à travers le monde ». Il avait du
moins l’honnêteté d’admettre que ses propos relevaient de l’antisémitisme
arabe, tout en expliquant : « Notre antisémitisme est [dirigé] contre les
sémites juifs 1. »
Au cours des vingt dernières années, peu de choses ont changé dans le
répertoire de base et le contenu de l’antisémitisme arabe. Mais il s’est
malheureusement étendu, intensifié, radicalisé et « islamisé ». En 1990,
j’avais écrit : « Une idéologie arabe antijuive s’est cristallisée et a acquis
sa propre dynamique au cours des dernières décennies, qui a déformé et
noirci l’image du Juif avec une vigueur historiquement sans précédent dans
le monde islamique 2. »
La conclusion de mon livre, écrit il y a plus de dix ans, me semble
toujours fondée :
Les mythes populaires sur la trahison de la Palestine par l’Occident et sur
une sinistre conspiration juive visant à subvertir l’arabisme et l’islam
continueront probablement à prospérer […]. Car, au coeur du problème du
Moyen-Orient, se trouve le refus psychologique de la plupart des Arabes
d’accepter Israël et le droit des Juifs à exercer une souveraineté dans un
domaine musulman. Ni dans le nationalisme arabe, ni dans l’islam,
l’indépendance nationale et l’égalité pour les Juifs ne peut être tolérée.
Pour les Palestiniens également, qui se sont empressés d’acclamer comme
leur héros et leur libérateur l’oppresseur brutal et cruel qu’est Saddam
Hussein, la « paix » et la « justice » semblent revêtir bien moins de
signification que la revendication de l’arabisation complète de l’État juif 3.
Dans ma phrase de conclusion, je lançais une mise en garde contre les
ravages provoqués par l’antisémitisme arabe qui, s’il n’était pas stoppé,
« ne pouvait qu’entraîner le Moyen-Orient plus loin dans la voie de
l’autodestruction ». Cet avertissement n’a jamais semblé plus pertinent
qu’aujourd’hui.
1. Ibid.
2. Wistrich, Antisemitism, op. cit., p. 265.
3. Ibid., p. 267.